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Entretiens avec Achao



La chair picturale contre le pixel


Retranscription de l’échange entre Achao et Célia G. Félicien Tirtelain, amatrice d’art. Sommes-nous devenus aveugles à force de trop voir ? Entre la violence lumineuse des écrans et la « banalité augmentée » produite par l’intelligence artificielle, le regard se dissout dans un flux d’images. Dans ce libre entretien avec l’amatrice d’art Célia G. Félicien Tirtelain, Achao propose un regard sans détour : le swipe est devenu un geste de renoncement. Face à l’image-flux, il revendique la « sédition silencieuse » de la peinture.

A Megève , Zannier Le Chalet, France, le 8 janvier 2026.


Célia  : Récemment, vous avez évoqué avec moi une « sédition silencieuse » de la peinture. Le terme est presque martial. Pourquoi ce besoin de résistance ?


Achao : Parce que nous traversons une ère de barbarie visuelle. Ce n’est plus seulement une question de goût ou de style, mais de survie intérieure. Nous sommes passés de l’image sacrée — celle qui savait encore arrêter notre regard, qui réclamait un face-à-face silencieux, presque un temps de recueillement — à l’image-flux. Aujourd’hui, l’image n’est plus un lieu de rencontre : elle est devenue un résidu. Mais attention : la peinture, grâce à sa fixité un peu obstinée et à sa surface charnelle, refuse ce mouvement. Par essence, la peinture est séditieuse parce qu’elle exige du temps, de l’attention, là où tout pousse à la fuite.


« Lswipe est un acte de renoncement. il paralyse notre esprit »


Célia : Vous êtes particulièrement sévère avec le « swipe ». Vous parlez d’une véritable « chorégraphie de mépris ».

Achao : Oui.

Le smartphone a transformé l’œuvre picturale en un objet jetable, liquidé d’un geste machinal.  Le swipe n’est pas une simple navigation, c’est un acte ontologique. En touchant l’image, nous commettons un premier sacrilège. En chassant les images du doigt sur nos écrans, nous les congédions sans jamais les avoir vraiment regardées, sans leur avoir donné une chance d’exister — et encore moins de nous questionner.

C’est le mépris de voir, le mépris de comprendre, le mépris par le swipe. On ne se rend pas compte que ce geste est un décentrement définitif de notre intériorité. On s’éloigne de soi-même à chaque glissement de doigt. Attention : le swipe est un acte de renoncement. il paralyse notre esprit — et peut-être même notre devenir au monde.


Célia :Et la peinture, par nature, exige tout l’inverse du swipe.

Achao : Très exactement l’inverse. La peinture laisse affleurer l’incandescence de l’instant présent. C’est un lien ténu qui se tisse entre l’œuvre et le regardeur. Un moment d’intimité. Elle ne livre pas tout au premier regard : elle suggère.


Célia :Oui, pour vous, la peinture n’est pas une petite affaire.

Achao : En effet, parce que la peinture capte des signaux faibles de notre devenir. C’est une projection de nous dans le futur, pas nécessairement un futur très lointain. C’est pourquoi on ne traite pas une peinture comme un catalogue que l’on feuillette distraitement sur un smartphone. La peinture impose une disponibilité du regard, une attention primordiale.


« Le peintre doit tout nettoyer à gros jet . »


Célia : L’intelligence artificielle, que vous qualifiez de « banalité augmentée », vient encore saturer ce flux. On pourrait pourtant y voir une extension de l’imaginaire ?

Achao : Je n’y crois pas. La machine ne crée pas : elle occupe l’espace. Flood the zone, comme dirait les nord-américains. L’IA produit une abondance qui noie le sens. Gilles Deleuze rappelait que le peintre ne travaille jamais sur une toile vierge, mais sur une surface déjà encombrée de clichés qu’il faut d’abord évacuer. L’IA, c’est l’industrialisation de ces clichés. Elle noie encore davantage la surface de la toile. Le peintre doit tout nettoyer à gros jet pour commencer à travailler sérieusement.


Célia : Nettoyer à gros jet ! Vous y allez fort !

Achao : Oui. Il faut nous purifier de toutes « images putassières » qui encombre notre esprit. Ces images qui cherchent la séduction immédiate,, mais n’offrent aucune substance. Toutes ces images ne sont qu’un Pop art de pacotille, un divertissement qui fatigue les yeux et nécrose les sens.


Célia :Vous critiquez aussi l’usage du smartphone au musée. Pour vous, le smartphone fait littéralement à l'émotion des visiteurs.

Achao : Oui. Au musée, les visiteurs aiment figer l’œuvre dans la mémoire synthétique du téléphone mobile en se promettant de regarder plus tard. Mais ce « plus tard » est souvent un leurre. L’image est archivée, et il n’est jamais temps de regarder le tableau, qui tombe aux oubliettes. En vérité, le smartphone désintermédiarise l’expérience du regardeur : il s’interpose entre le regardeur et l’œuvre.

Une toile de Rothko, par exemple, n’est pas une image sur un écran de smartphone. C’est une vibration, une emprise directe avec le volume de la peinture, une sensation corporelle. La réduire à quelques pixels rétroéclairés, c’est transformer le sacré en simple divertissement.


« L’objet de la peinture n’est pas de flatter le genre humain. »


Célia : Comment la peinture peut-elle tirer son épingle du jeu ? Doit-elle devenir spectaculaire pour survivre ?

Achao : Surtout pas. Surtout pas ces expositions immersives où la peinture est présentée comme à la fête foraine. La peinture doit, au contraire, cultiver une forme de timidité maladive. Elle doit garder sa force et ses charmes pour ceux qui la désirent.

Rendre le regard spectaculaire remet toujours l’homme au centre, alors que le centre est déjà ailleurs. L’objet de la peinture n’est pas de flatter le genre humain. Le peintre doit peindre pour la peinture elle-même. Peindre pour les arbres, les pierres, les animaux, le silence, le souffle. Ou peut-être même peindre pour l’absence de l’homme au monde ?


Célia  : Pensez-vous malgré tout qu’il existe un espace pour revitaliser notre attention ?

Achao : Oui, cet espace existe. Il est souterrain. C’est le rôle des artistes, des philosophes et de quelques marginaux de le faire vivre. Ceux que j’aime désigner comme les « guetteurs ». Car la seule option possible est pourtant très simple. Elle saute littéralement aux yeux : RA-LEN-TIR quand tout accélère. Regarder vraiment quand tout défile en boucle. La peinture peut encore jouer ce rôle-là. Non pas en apportant des réponses, mais en maintenant le regard ouvert, en maintenant notre questionnement en alerte, en préservant notre sensibilité. Discrètement, mais avec ténacité.



Peintre de l’impermanence et de la joie silencieuse


Retranscription de l’échange entre Achao et Célia G. Félicien Tirtelain, amatrice d’art. Le peintre parle de la peinture comme d’un état intérieur, un espace en mouvement perpétuel. Ses toiles, immenses et légères, sont des respirations, des territoires de silence. Dans cet échange libre, il évoque sa quête de sérénité, ses références philosophiques et sa manière d’habiter le monde par la couleur. Une conversation calme, presque suspendue.

A Chamonix, France, le 9 octobre 2025.


« Je peins des respirations, pas des images »

Célia G. Félicien Tirtelain : Quand on regarde vos toiles, on a l’impression d’assister à quelque chose de vivant, de mouvant… Comme si la peinture respirait.
Achao : C’est exactement cela. Je crois que je peins des respirations, et non des images. Je ne cherche pas à raconter ou à développer un sujet, ni à illustrer quoi que ce soit. Je veux simplement ouvrir un espace pictural, offrir une pause visuelle où le regard puisse se poser. Les formes, les couleurs, tout cela tient dans un équilibre précaire — un ordonnancement qui pourrait se reconfigurer à tout moment. C’est une manière d’être dans la lignée d’Héraclite, selon qui « tout coule, rien ne demeure ». Rien n’est jamais figé, ni dans la peinture, ni dans la vie.
Célia : Donc, vous ne figez pas le monde, vous le laissez… glisser, en quelque sorte ?
Achao : Oui, glisser — ou respirer. J’aime ce mot. Ne serait-ce pas une illusion pathétique que de vouloir retenir le mouvement de la vie ?

« Pantha Rhei, ou l’art de peindre le flux »

Célia : Votre série Pantha Rhei incarne justement ce flux vital. Que cherchez-vous à transmettre à travers ces peintures ?
Achao : Pantha Rhei est née d’un besoin d’accompagner le mouvement du monde plutôt que de le retenir. Je travaille par couches, par transparences, un peu comme des vagues. Les motifs naissent, se défont, puis renaissent ailleurs. Ils se répondent, composant un ensemble équilibré et juste — mais d’une justesse instantanée, provisoire. Parfois, j’ai l’impression que la représentation sur la toile doit s’émanciper de tout acte volontaire. J’aime peindre sur des toiles libres, sans châssis. J’aime savoir que la peinture peut un peu flotter dans l’air, comme si elle devenait un objet vivant. On ne sait jamais vraiment le chemin qu’une pensée — ou même une intention artistique — peut prendre.

« Les Mandalas sont des cercles de calme »

Célia : Dans vos Mandalas, on retrouve une forme de silence, de centrage. D’où vous vient cette approche ?
Achao : Du besoin de ralentir, de poser les outils qui envahissent notre quotidien. Le mandala est une forme universelle : un centre et un cercle. Chez moi, ce n’est pas un symbole figé, mais un mouvement centrifuge. Je ne cherche pas la perfection géométrique, je cherche la vibration. Qui pourrait, d’ailleurs, prétendre dessiner un vrai cercle à main levée ? Le mandala est un miroir de la condition humaine — une imperfection merveilleuse.
Célia : Donc la beauté naît de cette imperfection ?
Achao : Exactement.

« Les Vâhanas sont des chemins d’élévation »

Célia : Parlons de vos Vâhanas. Ces toiles verticales donnent presque envie de lever la tête, comme si elles invitaient à une ascension.
Achao : C’est une belle lecture. Le mot Vâhana vient de la mythologie hindoue : ce sont les véhicules des dieux. Je les ai transformés en véhicules intérieurs. Les lignes des Vâhanas montent, les formes s’élancent et s’étirent — sans force excessive. Il n’y a pas d’effort, c’est une ascension tranquille. Je veux que le regard décolle du macadam, qu’il s’allège. Tout est question de verticalité douce, de passage.
Célia : Une montée, mais sans transcendance religieuse ?
Achao : Non, il n’y a pas de religion. Je ne dicte aucun dogme. Mes peintures sont simplement des matrices qui accompagnent le regardeur — qu’il cherche la joie, l’apaisement, la prière, ou simplement la pensée. Peut-être aussi la méditation.


« Je cherche à faire respirer l’espace »

Célia : Vous travaillez beaucoup sur des formats monumentaux, parfois en installation. Que cherchez-vous à provoquer ?
Achao : Quand je peins grand, ce n’est pas pour impressionner, c’est pour envelopper le regardeur. Le grand format est une invitation à entrer dans la peinture. La toile devient un environnement, presque une architecture de lumière. Dans mes installations, j’aime mêler ma peinture aux sculptures de Lars Von KFL. Avec cet ami sculpteur, nous créons des dialogues silencieux. J’aime infiniment ces immersions douces, sans effet spectaculaire.


« L’artiste n’est qu’un passeur »

Célia : Vous dites souvent que l’artiste n’est pas au centre, qu’il n’a pas le dernier mot.
Achao : Oui, absolument. Je ne crois pas en l’artiste comme figure d’autorité vivant des choses exceptionnelles. Le travail artistique est pour moi un travail de passeur. Je transmets des énergies, des émotions, mais je ne détiens rien. Krishnamurti a montré que la vérité est un chemin semé de doutes et qu’il n’y a pas de guide. Je crois profondément à cela. Mon rôle n’est pas de dire “voici le monde”, mais d’ouvrir un espace.
Célia : Un espace de liberté ?
Achao : Oui. De liberté, de silence intérieur, et d’émancipation.


« Deleuze, Foucault, Krishnamurti : mes compagnons de route »

Célia : On sent chez vous une pensée nourrie par la philosophie. Vous citez souvent Deleuze, Foucault, Krishnamurti…
Achao : Oui, ce sont bien là mes compagnons de route. Deleuze m’a appris à appréhender l’acte de peindre et la condition même du peintre. Foucault, quant à lui, m’inspire profondément : sa pensée m’a permis d’envisager ma peinture comme un objet de résistance face aux systèmes de pouvoir. C’est pourquoi je conçois la peinture comme une voie d’évasion contemplative, un espace de liberté. Krishnamurti, enfin, m’offre les clés pour cultiver un regard pur, affranchi des conditionnements. Leurs réflexions, chacune à leur manière, imprègnent mon quotidien et nourrissent ma pratique artistique.


« Offrir une respiration »

Célia : Vos expositions laissent souvent les visiteurs silencieux, parfois émus. Que souhaitez-vous provoquer en eux ?
Achao : Rien de spectaculaire. Si un spectateur s’arrête, respire, et se sent apaisé — alors mon travail a atteint son but. Je ne cherche ni à convaincre ni à bouleverser. Je souhaite simplement offrir une respiration, la possibilité de faire un pas de côté. Les motifs, les flous, les transparences… tout est conçu pour inviter le regard à glisser doucement vers l’intérieur. Et dans ce mouvement, peut-être le regardeur pourra-t-il effleurer quelque chose d’essentiel.


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