Célia : Récemment, vous avez évoqué avec moi une « sédition silencieuse » de la peinture. Le terme est presque martial. Pourquoi ce besoin de résistance ?
Achao : Parce que nous traversons une ère de barbarie visuelle. Ce n’est plus seulement une question de goût ou de style, mais de survie intérieure. Nous sommes passés de l’image sacrée — celle qui savait encore arrêter notre regard, qui réclamait un face-à-face silencieux, presque un temps de recueillement — à l’image-flux. Aujourd’hui, l’image n’est plus un lieu de rencontre : elle est devenue un résidu. Mais attention : la peinture, grâce à sa fixité un peu obstinée et à sa surface charnelle, refuse ce mouvement. Par essence, la peinture est séditieuse parce qu’elle exige du temps, de l’attention, là où tout pousse à la fuite.
Célia : Vous êtes particulièrement sévère avec le « swipe ». Vous parlez d’une véritable « chorégraphie de mépris ».
Achao : Oui.
Le smartphone a transformé l’œuvre picturale en un objet jetable, liquidé d’un geste machinal. Le swipe n’est pas une simple navigation, c’est un acte ontologique. En touchant l’image, nous commettons un premier sacrilège. En chassant les images du doigt sur nos écrans, nous les congédions sans jamais les avoir vraiment regardées, sans leur avoir donné une chance d’exister — et encore moins de nous questionner.
C’est le mépris de voir, le mépris de comprendre, le mépris par le swipe. On ne se rend pas compte que ce geste est un décentrement définitif de notre intériorité. On s’éloigne de soi-même à chaque glissement de doigt. Attention : le swipe est un acte de renoncement. il paralyse notre esprit — et peut-être même notre devenir au monde.
Célia :Et la peinture, par nature, exige tout l’inverse du swipe.
Achao : Très exactement l’inverse. La peinture laisse affleurer l’incandescence de l’instant présent. C’est un lien ténu qui se tisse entre l’œuvre et le regardeur. Un moment d’intimité. Elle ne livre pas tout au premier regard : elle suggère.
Célia :Oui, pour vous, la peinture n’est pas une petite affaire.
Achao : En effet, parce que la peinture capte des signaux faibles de notre devenir. C’est une projection de nous dans le futur, pas nécessairement un futur très lointain. C’est pourquoi on ne traite pas une peinture comme un catalogue que l’on feuillette distraitement sur un smartphone. La peinture impose une disponibilité du regard, une attention primordiale.
« Le peintre doit tout nettoyer à gros jet . »
Célia : L’intelligence artificielle, que vous qualifiez de « banalité augmentée », vient encore saturer ce flux. On pourrait pourtant y voir une extension de l’imaginaire ?
Achao : Je n’y crois pas. La machine ne crée pas : elle occupe l’espace. Flood the zone, comme dirait les nord-américains. L’IA produit une abondance qui noie le sens. Gilles Deleuze rappelait que le peintre ne travaille jamais sur une toile vierge, mais sur une surface déjà encombrée de clichés qu’il faut d’abord évacuer. L’IA, c’est l’industrialisation de ces clichés. Elle noie encore davantage la surface de la toile. Le peintre doit tout nettoyer à gros jet pour commencer à travailler sérieusement.
Célia : Nettoyer à gros jet ! Vous y allez fort !
Achao : Oui. Il faut nous purifier de toutes « images putassières » qui encombre notre esprit. Ces images qui cherchent la séduction immédiate,, mais n’offrent aucune substance. Toutes ces images ne sont qu’un Pop art de pacotille, un divertissement qui fatigue les yeux et nécrose les sens.
Célia :Vous critiquez aussi l’usage du smartphone au musée. Pour vous, le smartphone fait littéralement à l'émotion des visiteurs.
Achao : Oui. Au musée, les visiteurs aiment figer l’œuvre dans la mémoire synthétique du téléphone mobile en se promettant de regarder plus tard. Mais ce « plus tard » est souvent un leurre. L’image est archivée, et il n’est jamais temps de regarder le tableau, qui tombe aux oubliettes. En vérité, le smartphone désintermédiarise l’expérience du regardeur : il s’interpose entre le regardeur et l’œuvre.
Une toile de Rothko, par exemple, n’est pas une image sur un écran de smartphone. C’est une vibration, une emprise directe avec le volume de la peinture, une sensation corporelle. La réduire à quelques pixels rétroéclairés, c’est transformer le sacré en simple divertissement.
« L’objet de la peinture n’est pas de flatter le genre humain. »
Célia : Comment la peinture peut-elle tirer son épingle du jeu ? Doit-elle devenir spectaculaire pour survivre ?
Achao : Surtout pas. Surtout pas ces expositions immersives où la peinture est présentée comme à la fête foraine. La peinture doit, au contraire, cultiver une forme de timidité maladive. Elle doit garder sa force et ses charmes pour ceux qui la désirent.
Rendre le regard spectaculaire remet toujours l’homme au centre, alors que le centre est déjà ailleurs. L’objet de la peinture n’est pas de flatter le genre humain. Le peintre doit peindre pour la peinture elle-même. Peindre pour les arbres, les pierres, les animaux, le silence, le souffle. Ou peut-être même peindre pour l’absence de l’homme au monde ?
Célia : Pensez-vous malgré tout qu’il existe un espace pour revitaliser notre attention ?
Achao : Oui, cet espace existe. Il est souterrain. C’est le rôle des artistes, des philosophes et de quelques marginaux de le faire vivre. Ceux que j’aime désigner comme les « guetteurs ». Car la seule option possible est pourtant très simple. Elle saute littéralement aux yeux : RA-LEN-TIR quand tout accélère. Regarder vraiment quand tout défile en boucle. La peinture peut encore jouer ce rôle-là. Non pas en apportant des réponses, mais en maintenant le regard ouvert, en maintenant notre questionnement en alerte, en préservant notre sensibilité. Discrètement, mais avec ténacité.
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